Moce Fiji, bonjour Noumea!

C’est censé être mieux la deuxième fois, non ? Eh bien, ce n’est pas le cas pour notre deuxième traversée des Fidji à la Nouvelle-Calédonie. Avec 685 miles nautiques à parcourir de Vuda Marina à Nouméa, nous avons pris les préparatifs plus à la légère que la dernière fois. Pas de repas de traversée à part nos pots de risotto sec, quelques légumes rôtis au four, et un far aux pruneaux très dense. Nous avons fait le plein de produits tropicaux frais, trop, que personne n’a envie de cuisiner et nous doutons de notre fenêtre météo que nous avons choisie à la hâte après avoir vu quelques bateaux partir. Peut-être avions-nous juste envie de nous faire chanter notre chanson d’adieu par le charmant personnel de la marina de Vuda…

Obelix au quai de gasoil, juste avant le départ de Fidji

Le premier après-midi pour sortir du lagon se passe principalement au moteur avec un vent inexistant et une mer d’huile. Azur est séduit par l’eau calme et convainc le reste de l’équipage de faire un dernier plongeon après le déjeuner dans les eaux fidjiennes. Lorsque nous sortons de la passe, la houle est établie, et le vent se lève, passant de 3 à 20 nœuds en quelques minutes. Pendant les trente-six premières heures au large, tout le monde est malade l’un après l’autre, et le régime se compose principalement de légumes rôtis et de purée mousseline que certains d’entre nous ne touchent pas. Même la compote de pommes, habituellement un aliment de choix pour se réhydrater, à la texture lisse et au goût identique à dans un sens comme dans l’autre, est écoeurante et trop sucrée. Et les jours suivants, bien que nos corps se soient habitués à la houle océanique et à ses grands murs d’eau qui font monter et descendre Obélix, tout le monde est encore léthargique, voire nauséeux, surtout Thomas, à mon grand désarroi, qui refuse de préparer le dîner un soir en arguant qu’il n’a pas d’apétit et que personne n’a faim. (Je finis par cuisiner des pâtes natures que les enfants et moi dévorons). Les quarts sont passés allongés dans le cockpit, à regarder tranquillement le traceur de cartes pour vérifier les réglages de la girouette et l’ajuster si nécessaire. Le temps semble s’éterniser. Nous pratiquons les fractions et les moyennes, les yeux fixés sur le compteur de vitesse et la distance à destination qui se réduit lentement, en calculant depuis combien de temps nous sommes partis, quelle proportion du voyage total cela représente, combien de temps il reste et combien de temps il nous faudra à la vitesse actuelle. C’est la seule activité à laquelle notre cerveau accepte de se livrer, toutes les autres distractions étant vaguement envisagées puis rejetées comme vaines, représentant trop d’efforts, ou les deux. Comme mettre de la musique, lire, jouer aux cartes, ou même parler ! Les bavardages de la première traversée et les jeux idiots des enfants, parfois irritants mais représentant au moins une distraction dans la monotonie des jours tous semblables les uns aux autres, me manquent. Finalement, nous nous remettons et les menus sont un peu plus sophistiqués et les repas plus animés, malgré la gite et la houle qui menace de renverser notre soupe au potiron. Nous n’avons pas perdu notre sens de l’humour, et chaque fois qu’une vague nous fait trébucher en nous faisant rouler de droite à gauche pendant quelques secondes, nous pouvons entendre un “Ole !” general pour imiter notre petit ami Unai, qui fait de même quand il pète.

Comme les prévisions se confirment, et qu’un creux arrive avec de forts vents de Sud-Ouest qui vont gêner notre progression dans la dernière ligne droite, nous décidons d’empanner et de pointer vers Maré, l’île Loyauté la plus au sud, pour y attendre avant de reprendre notre route vers Nouméa. Thomas allonge son quart pour y arriver et arrêter le bateau, le laissant dériver assez loin de la côte pour le reste de la nuit. Je prends le relais et vais dormir dans le cockpit pour les dernières heures avant le lever du jour. Quel réconfort que que de voir la terre qui nous accorde une mer plate et un abri contre le vent, nous rendant à nouveau pleinement opérationnels, avec un cerveau qui pense, et une volonté qui n’est pas réduite à néant. Et comme il est doux d’être salué une fois de plus par un groupe de dauphins dansant autour du bateau ! Initialement en Baie de l’Allier, il y a encore un peu de houle, donc au matin, nous décidons de nous relocaliser dans la Baie de Waeko. La baie est parfaitement abritée de la houle et du vent et possède également un comité d’accueil de dauphins. Nous avions envoyé un e-mail à la douane de Nouvelle-Calédonie pour demander si nous pouvions nous y arrêter pour réparer notre regulateur d’allure, mais n’avons toujours aucune réponse après une journée. Qui ne dit mot consent, nous jetons donc l’ancre dans cette baie apparemment déserte, avec de hautes falaises qui me rappellent Etretat en Normandie, et de grands pins éparpillés le long de la côte, qui ressemblent de loin à des gratte-ciel isolés. Avec les jumelles, nous pouvons repérer ce qui semble être un kayak et un chemin qui va du haut de la falaise jusqu’à la mer, mais personne en vue. La visibilité est incroyable. Nous ouvrons les yeux dans l’eau quand quelqu’un saute dedans pour voir les bulles créées dans son sillage. Azur est si heureux de pratiquer ses plongeons et son apnée une fois de plus. Et bientôt les garçons partent faire de la PMT (palme masque tuba) tandis que je me repose, terminant mon troisième livre lu pendant cette traversée, En attendant Bojangles, après deux nouvelles d’Amélie Nothomb. Nous prenons une douche, nous nous sentons frais et dispos pour attaquer la dernière étape, 115 miles nautiques seulement nous séparent de Nouméa. Nous partons le lendemain en milieu d’après-midi, pour faire la plus grande partie de la traversée de nuit et arrivons au Canal de la Havane avec la marée montante et le soleil levant. Avec des vents de 20 nœuds oscillant entre 80 et 100 d’angle, ce n’est pas la nuit la plus reposante, mais nous arrivons à l’heure et à l’aube, le vent est tombé, nous obligeant à allumer le moteur, trop pressés d’arriver en ville avant midi et de remplir toutes les formalités administratives avant que l’administration française ne ferment pour le week-end.

Obelix at Port Moselle Marina

Nous arrivons à Port Moselle à l’heure du déjeuner et prenons le temps de faire un pique-nique avant de nous présenter à la Capitainerie (Sodemo). La dame en charge est très serviable et nous aide à remplir les différents formulaires requis et nous donne un bon pour une boisson au restaurant voisin, Le Bout du Monde, qui souhaite accueillir les marins venus de loin. Dommage, les services d’immigration ne sont pas ouverts l’après-midi et nous devrons attendre le lundi pour faire tamponner nos passeports. Heureusement, nous pouvons débarquer après que l’agent de biosécurité nous a rendu visite et nous a demandé de jeter tous les produits frais restants. Inutile de dire que dès que nous avons le feu vert, nous allons en ville pour nous dégourdir les jambes, visiter la Place des Cocotiers et la bibliothèque publique (où un bibliothécaire métisse très gentil nous explique les coutumes et croyances locales), avant un dîner de fête au Bout Du Monde. Les gens ont l’air familiers, ils parlent français et sont habillés élégamment, ce qui me fait presque pardonner qu’ils fument autant. Les enfants commandent une pizza, Thomas des magrets de canard et moi une bavette à l’échalotte avec des frites et des légumes. C’est tellement bon ! Ca fait du bien d’être ici ! Mais Azur en veut plus et demande un film. Il plaide, il supplie jusqu’à ce qu’on trouve un accord : Ils peuvent regarder un film mais la prochaine fois qu’ils en veulent un, ils devront avoir parlé au moins 80% de français pendant trois jours consécutifs. Après délibération avec son frère, Azur tend la main vers moi avec un sourire, “On accepte !” De retour au bateau, Thomas lit à haute voix un message de nos amis Laurent, Sandrine et leur fils Thomas, 11 ans, qui sont venus nous saluer. Nous allons immédiatement à leur rencontre et les invitons à bord, si heureux que les garçons aient un ami avec qui jouer et, nous, d’autres adultes à qui parler. Nous ne pouvons nous empêcher de montrer aux enfants des photos de Zéphyr et Thomas (Junior) prenant un bain ensemble, il y a dix ans, lors de notre dernière visite, quand Azur n’était qu’une petite graine attendant d’être fécondée le dernier jour de notre voyage. Le succès de notre première journée à Nouméa est complet, et pourtant, c’est vendredi soir et je sais qu’il y a une fête latino dans les environs… Alors, dès que nos ami s’en vont, Thomas m’aide à sortir le vélo électrique pliable de la cabine cagibi, et je file au Code Bar à l’Anse Vata pour aller danser la salsa, la bachata et la kizomba jusqu’à juste avant minuit. En rentrant à Obélix, je sens l’air me caresser le visage, c’est l’hiver ici et il fait nettement plus frais qu’aux Fidji, je porte un jean et ma veste “Rêve” avec ses broderies dans le dos, je m’imprègne des sentiments intenses de fierté et d’épuisement. Je me sens si vivante. Le matin, Thomas nous offre un petit-déjeuner au lit avec des baguettes, des croissants et des pâtisseries fraîches.

Bienvenue à Nouméa!

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