Nager le papillon dans une piscine de chocolat

Scarface
Ce week-end, au festival de tango, j’ai dû raconter à beaucoup de gens, amis et inconnus, comment je m’étais retrouvée avec ma cicatrice et mon énorme bleu au visage. J’imagine qu’ils voulaient s’assurer que je n’étais pas victime de violence conjugale et vérifier que mon histoire tenait la route, donc pour les rassurer je leur racontais. Mais à chaque fois, même si je variais l’angle de mon récit ou les détails que je fournissais, quelque chose d’étrange se produisait. J’étais très surprise par la réaction de mon auditoire. Je pensais que mon témoignage m’apporterait une certain fierté, grace au courage et à la détermination dont je faisais preuve pour m’atteler à l’un de mes rêves d’enfants. Mais au lieu de ça, leur empathie et leurs mots de soutien s’accompagnaient d’une forme de pitié et de honte, ils me recalaient au rang de victime de mal de mer, victime de malchance, manquant une bonne étoile. Pas de quoi pavaner. J’avais l’impression de perdre des points et de descendre dans l’échelle sociale. Il y avait un décalage énorme entre ma perception des événements et la façon dont mon histoire était interprétée.

Histoire en chocolat
J’ai fini par comprendre que je ne leur racontais la bonne histoire et je me suis rappelée comment j’avais surmonté mon appréhension d’être recousue, toute seule, à l’hopital, dans cette ambiance d’hopital avec ses murs blancs aseptisés, son éclairage au néons, ses pièces et couloirs plein d’appareils électroniques et de poubelles pour seringues usagées. Je m’étais imaginée dans une piscine de chocolat fondu. L’anesthésie aidant, je m’étais évadée, en prenant soin d’imaginer tout ce que je pouvais faire dans cet univers chocolaté. D’abord je laissais glisser mes doigts de gauche à droite pour sentir la viscosité du liquide, puis j’approchais mon visage de la surface pour humer la bonne odeur de chocolat, et je sortais ma langue pour y goûter, Thomas apparaissait à côté de moi et je lui léchais son visage plein de chocolat comme un petit animal. Ces pensées m’aidaient mais j’avais besoin d’images encore plus libératrices pour oublier que j’avais une plaie béante de quelques centimètres et une aiguille qui passait sous ma peau pour me recoudre et m’aider à cicatriser. Du coup, je transformais la piscine en océan de chocolat où j’étais libre de nager, d’abord la brasse puis le papillon qui générait des grand splashs avec des centaines de gouttelettes de chocolat qui volaient autour de moi à chaque fois que mes bras s’élevaient dans les airs. Cette expérience multi-sensorielle me procurait la sensation de chaleur et de liberté dont j’avais besoin pour supporter une situation où mon premier reflexe aurait été de me replier sur moi-même, désolée et dépitée d’être condamnée, pour le restant de mes jours, à arborer une cicatrice qu’il aurait été si facile d’éviter. Ca marchait! Je regagnais le contrôle de la situation, ma confiance en moi, et la gnaque pour continuer notre odyssée. J’aurais sans doute dû raconter cette histoire plutot que le récit détaillé et ennuyeux de comment j’étais tombée à cause de mon mal de mer carabiné.

Rituel initiatique
Un autre détail que je voulais éclaircir: Je n’ai jamais souhaité que cet accident n’ait pas eu lieu. Il a été fondamental dans notre aventure, un rituel initiatique qui m’a permis de me rendre compte de tout un tas de choses, et m’a permis d’apprendre sur moi-même bien plus que je ne suis capable de le dire. Ca a renforcé nos liens familiaux, renouvelé mon admiration et ma reconnaissance envers Thomas qui s’est occupé de nous, les enfants et moi qui vidions nos tripes à tour de rôle, nous passant des bassines propres, récupérant et lavant celles pleines de vomi, même quand l’odeur lui retournait le bide et le faisait vomir à son tour. Il a continué à s’occuper de nous comme un chef. Ca a augmenté la confiance que j’avais dans nos enfants qui étaient prêts à repartir naviguer dès le lendemain, et qui étaient si fiers d’avoir un gros bateau qui deviendrait bientôt notre maison, une maison flottante avec vue imprenable sur la mer, un mat sur lequel grimper et plein d’endroits exotiques où nous conduire bientôt. Et ça m’a aussi permis de relever le défi, une semaine plus tard, de retirer mes six points de suture toute seule sans m’évanouir, armée d’une pince à épiler, un coupe-ongle et une bonne dose de courage. Il a fallu que je m’allonge après chaque fil (une vraie poule mouillée), cependant c’est quelque chose dont me croyais incapable.

Remontez-moi le moral!
Néanmoins, ça a été une expérience éprouvante et traumatisante qui m’a bouleversée et dont je subis encore les conséquences (je n’ai pas récupéré les sensations sur une partie de mon crane, ma conscience de mon corps dans l’espace a été affectée et je n’arrête pas de me cogner la tête partout, j’ai fondu en larmes deux fois au festival de tango en fin de journée comme si mon cerveau me lachait sous la fatigue, et en me réveillant après une sieste samedi, je n’y voyait plus clair d’un oeil, et il a fallu me résoudre à me mettre du vernis à ongle et me maquiller avec une vision complètement floue qui a duré plus d’une heure). Donc n’importe quelles marques d’affection et de soutien sont les bienvenues. D’ailleurs, juste après être tombée, je me tenais le front d’une main en attendant qu’on me soigne, et de mon autre main, je cherchais désespérément le contact physique, une main à laquelle me tenir (j’ai trouvé celle de Borja et l’ai aggripée comme si il était le messie). J’avais tellement besoin d’être rassurée par cette connexion humaine, ce contact de peau à peau. De la chaleur, des calins, des blagues, de l’humour. Voila ce dont j’ai besoin pour me remonter le moral, pas de commisération pour mon oeil au beurre noir et mon visage meurtri qui me rappellent à quel point je devrais me sentir lamentable. Laissez-moi revendiquer mon statut de mère de deux enfants, aventurière, pirate, navigatrice, visualisatrice de données, et danceuse de tango. Non, mais!

Malgré tous les obstacles, poursuivez vos rêves, si vous êtes passionnés ils se réaliseront.

Butterfly in a chocolate pool

Scarface

This week-end I’ve had to recount how I got my bruised face to many strangers and friends alike at the tango festival. People wanted to make sure I wasn’t a victim of domestic violence and needed to check for themselves if my story stacked up I told myself, so I complied. As I did, each time varying the perspective and level of details I was offering, something weird happened. I started to feel overwhelmed by my audience’s reaction. I thought my sharing my story would bring me pride for displaying courage and determination, chasing one of my lifelong dreams. But instead, the commiseration and words of sympathy brought, with their comfort, an inch of pity and shame. Victim of seasickness. Victim of bad luck. At odds with the gods. Nothing to brag about. I was losing points, being demoted in the social hierarchy. There was a serious disconnect between how people perceived my tale and how I saw myself.

The chocolate story

I finally came to the conclusion I wasn’t serving up the right story, and I recalled how I had overcome the dizziness and anxiety of being stitched up at the hospital, alone in the very hospital-like atmosphere (neon-lighted, plain unadorned white walls, rooms and hallway full of monitors and used medical supplies disposal bins), by picturing myself in a warm pool of melted chocolate. Of course the anesthetic injected under my skin helped me escape the reality, but I made the conscious effort of imagining everything I could do in that chocolate spa. I would glide my fingers from side to side, feeling the slight resistance of the velvety liquid, I would approach my head near the surface to take in the rich aroma, I would dip my tongue to get a taste of the sweet elixir, Thomas would appear next to me and I would lick chocolate off his face like an animal. These were pleasant thoughts but not active enough, I needed even more liberating images to forget I had a few-centimeter wide wound and a needle going through my skin to help heal it. I would then turn the spa into the wide ocean where I’d be free to roam, first in a gentle breast stroke which quickly expanded to a butterfly swim, big splashes of chocolate, hundreds of dark droplets spraying all around me each time my arms raised in the air. This provided me the multi-sensory experience of warmth and freedom I needed to handle circumstances where my first instinct was to feel sorry for myself, bound to be disfigured by a scar that would have been so easy to prevent. It worked. I reclaimed control of the situation, self-confidence, and the grit to carry on. I probably should have shared my chocolate story, instead of the bland analytical account of how I fell.

A necessary rite of passage

Another record to set straight: at no moment have I wished for this accident not to have happened. It was a fundamental component of our journey, a rite of passage which has opened my eyes and made me grow in ways that cannot be comprehended during a two-minute chat. It has strengthened our family bonds, renewed my admiration and gratitude for Thomas, who despite feeling queasy himself, took care of us, me and the kids, who were vomiting one after the other, passing us empty buckets and cleaning dirty ones, even when disgust made him throw up too. He kept diligently caring for each one of us, generous, committed, and dependable. It has increased my confidence in my kids too, who were willing to keep on sailing the next morning, and were so proud of having a big boat they’ll soon call home, a home right on the water, with a mast to climb on, and plenty of exotic places to lead us to. And it has challenged me, a week later, to look at my scarred face in the mirror, armed with courage, tweezers, and a nail-clipper, to tackle the daunting task of removing my six stitches without fainting. I had to lie down and rest after each stitch successfully removed (I’m a sissy), nevertheless it is something I thought I was incapable of before.

Don’t bring me down!

Yet, this was a confronting and traumatic experience, leaving me edgy, and which I’m still navigating the aftermath of (I still haven’t recovered my lost sensitivity on part of my scalp, my body awareness seems to have been impacted and I keep bumping my head, I had two melt-downs during tango workshops from exhaustion and brain overload, and when I woke up after a nap on Saturday my right eye couldn’t see clear and I had to resolve to apply nail polish and make-up with a completely blurry vision which lasted for more than an hour). So any comfort is welcome. In fact, just after my fall, pressing on my forehead with one hand, waiting to be bandaged, my other hand was desperately searching for some physical touch, a hand to hold onto (I found Borja’s, which I grabbed as if it was the messiah, he let me, bless him). I craved the deeply reassuring feeling of human connection and skin-to-skin contact. Warmth. Hugs. Jokes. Fun. This is what I need most to lift my spirits up, not commiseration for my black eye, and sore bruises, reminding me how miserable I should be feeling.
So here it is, to reclaiming my status of badass-mother-of-two-pirate-sailor-data-torturer-Excel-hacker-tango-dancer. Aarrr!

Suiting quote seen at Wellington airport on my way back from the festival